15 juin 2015

L'homme qui ne tourne pas la page.

Aujourd'hui je vous propose une histoire, dont l'idée m'est venue lorsque j'étais à Paris, dans le métro - ce qui a très certainement inspiré le lieu de l'action. J'espère qu'elle vous plaira et n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez. :)

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L'homme qui ne tourne pas la page



Une sonnerie retentit, celle qui précède la fermeture des portes, et la foule s'agite autour de moi. On me bouscule et je peste contre l'infâme inconnu que je vois courir et disparaître au sommet de l'escalier. Quelques secondes et je le retrouve, ce malpoli. Jouer des coudes ne l'a pas aidé à attraper le métro de dix-huit heures trente-trois, qui vient de s'engouffrer dans un tunnel obscure.

Moi, en bon indigène, respectueux des coutumes locales, je me contente de passer devant le malotru en le gratifiant d'un regard méprisant. Lui, en bon indigène, immunisé contre les coutumes locales, reste insensible à mon mépris et, pire, ne semble même pas me remarquer. Tant pis. Je grogne, m'éloigne de cet immonde être, et m'immobilise sur le quai ; trois minutes avant le train suivant.
Trois minutes d'attente, trois minutes d'ennui mais, surtout, trois minutes de découvertes. Tour à tour, différentes effluves locales, typiques, glissent avec délicatesse dans mes narines. Au doux parfum d'une charmante demoiselle, à ma droite, succède l'odeur acre de cigarette froide puis, encore mieux, la senteur de vieille pisse d'un sans-abris dans mon dos. 
En somme, trois minutes très ordinaires.

Enfin, arrive à mes oreilles le ronronnement de la rame en approche. La machine s'est tout juste arrêtée que, déjà, la masse informe s'agglutine devant les portes qui s'ouvrent, prête à entrer, forçant le passage sans même laisser sortir les usagers. 
Fondu dans la foule, c'est à mon tour de jouer des coudes pour entrer, de force, au milieu de la caisse. Compressé contre d'autres, agrippé à une barre grasse, je respire autant que possible tandis que des mains inconnues se glissent, sans pudeur aucune, dans mon dos.

Une station.
Deux stations.
Trois stations.
Enfin, des gens descendent.

Je retrouve de l'espace et ai autre chose à regarder qu'une aisselle transpirante. J'en profite même pour dégoter une place assise sur un siège presque confortable ; quelle chance ! Un peu égoïste, j'ignore le regard accusateur d'une vieille dame qui, elle aussi, convoitait mon auguste trône. Ne sait-elle donc pas, celle-là, que les bonnes manières ont été mises à mort à coup de goudron, de gaz d'échappement et de klaxons furieux ? 
Non ! C'est ma place. Je ne la céderai pour rien au monde. Je suis un rustre malpoli, comme des centaines de milliers d'autres, et je l'assume. 

Une fois assis, il reste les mauvaises odeurs mais je retrouve un minimum d'espace vital et j'ai alors tout loisir d'observer mes concitoyens dans leur splendeur et leur grisaille. De ceux que je vois, tous font la gueule. Pas un sourire, pas une expression joyeuse. Des gens bien ordinaires donc, représentant à merveille leur ville. Mais voilà que mon regard se pose sur un homme, assis en face de moi. Là, quelle surprise ! Sur ses lèvres trônent, je vous le jure, un très léger sourire ! 
J'ai tant de mal à le croire que je le scrute, un bon moment, pour m'assurer de l'authenticité de ce sourire. 

Pas de cicatrice.
Pas de trace d'Accident Vasculaire Cérébral.
Pas de malformation.

Encore sous le choc, je ne peux que l'admettre ; ce type semble bel et bien heureux et, puisqu'il n'y a aucune demoiselle à admirer avec insistance, le simple étirement sur son visage suffit à rendre cet inconnu plus intéressant que tous les autres réunis. 

En bon investigateur, je cherche la cause de sa joie : 


Il tient un journal. 
Sa lecture doit l'enthousiasmer. 
Peut-être vient-il d'apprendre une bonne nouvelle ? 

Entre les récits de guerres et les augmentations de taxes, il a apprit la victoire in-extremis d'une équipe quelconque, d'un sport quelconque, qu'il soutient et ce seul fait, aussi dérisoire soit-il, suffit à ensoleiller sa matinée. 

Oui, voilà, c'est cela : il lit la page des sports ! 

Hélas, un regard plus attentif à son torchon et ma théorie s'effondre ; il lit un journal économique. D'ailleurs, il porte un costume et un porte document repose entre ses pieds. Changement d'hypothèse : cet homme, probablement cadre et écolo – pour emprunter les transports en commun – d'une grande entreprise, vient de lire, noir sur blanc, que les actions qu'il a acheté la semaine dernière ont gagnées deux points en bourse. Je dirais même trois ; deux points supplémentaires ne suffiraient pas à faire sourire un homme de son envergure. 

Oui, voilà, c'est cela : ce brillant homme d'affaire voit ses placements fleurir. Son printemps financier arrive et le rend gaie.

Mon mystère résolu, pour de bon cette fois, je pose mon regard sur trois demoiselles qui viennent d'entrer. Débardeurs moulants, mini-jupes, escarpins à talons hauts et jambes dénudées sont autant de plaisirs pour mes yeux. Certains vous dirons qu'un tel regard est déplacé. Peut-être est-ce le cas ? Moi, je pense que non. Elles le provoquent, ce viol visuel ; si elles ne veulent pas être scrutées, elles n'ont qu'à ne pas être bonnes à regarder, voilà tout ! 

Malgré cela, ne s'écoulent pas deux minutes que, déjà, les trois grognasses me dévisagent, visiblement mécontentes d'être ainsi détaillées. Ah ! Pour sûr ! Si elles pouvaient partager les visons que j'ai eu, de toutes les trois, elles n'oseraient jamais me regarder avec tant de condescendance tant j'ai pris connaissance, dans mon imaginaire – qui est certainement très proche de la réalité – des moindres détails de leurs corps aguichants, allant jusqu'au moindre grain de beauté dissimulé sur une parcelle de peau interdite. En grand Seigneur, je consens à quitter ces demoiselles sans vertu des yeux mais le regard inquisiteur de ces dames pèse sur moi, et il me vient l'envie furieuse de les remettre à la place qui leur incombe. Toutefois, je sais être galant-homme et je décide de laisser leur dérisoire sentiment de victoire intact. Je préserve ainsi leur féminisme illusoire et leur offre de garder l'espoir futile d'une égalité des sexes. Mon silence constitue sans nul doute une bonne action. Quel gentilhomme je suis !
Finalement, pour balayer mon désir furieux, je reporte mon attention sur l'homme d'affaire prestigieux, toujours occupé avec son papier économique. 

Il est amusant de remarquer que les gens sont toujours plus fringants au premier coup d'oeil et perdent en élégance avec les détails. Mon talentueux financier ne fait hélas pas exception. 
Son sourire toujours aux lèvres – ce qui commence vraiment à devenir louche – je remarque que sa barbe, qui me semblait jusque là entretenue, est en désordre et à la limite de l'anarchie pilaire. Il en va de même pour ses cheveux, assez mal peignés, qui laissent échapper quelques mèches rebelles et il me semble même distinguer, sur le noir de sa tignasse sauvage, des pellicules. Sa seule pilosité, faciale et crânienne, suffit à lui retirer son prestige, le faisant presque passer pour un escroc. Et ce n'est que le début...

Après ses poils, je m'intéresse à ses vêtements. Ah ! Qu'il est beau son costard ! Recouvert de plis en tous genres, il expose fièrement de petites tâches d'origines diverses, quelques estafilades légères et même une déchirure, longue comme la main, sur l'extérieur de la cuisse gauche – qui est honteusement cachée contre la paroi du train. Quand à ses chaussures – et son porte-document – elles sont faites d'un cuir usé, délavé et déchiré par endroit.
Non, vraiment, il ne paie pas de mine. Cet homme d'affaire – à supposé qu'il en soit bien un – est à la finance ce qu'un clochard est à la société ; un déchet. 
Peut-être en est-il un, de sans-abri ? Maintenant que j'y pense, il me semble que les mauvaises odeurs qui chatouillent mes narines viennent de lui.

Il n'est pas coiffé. 
Il n'est pas rasé.
Il porte des guenilles.
Il sent mauvais.

C'est un imposteur. Semblable à la grenouille, il veut se faire gros comme le bœuf, mais n'est bon qu'à traîner dans la vase. Il me dégoûte. Comment ai-je pu lui trouver du prestige ? Ah ! C'est ce qui arrive quand, comme moi, on veut trouver de la valeur aux gens ; on finit par se tromper et on accorde de la gloire à des types qui en sont dénués. Quelle déception.
Du fait, je ne le regarde plus. Je ne veux plus poser mes yeux sur cette chose. Je m'empresse d'observer les autres usagers – les trois féministes n'étant d'ailleurs plus là – en n'ayant qu'une hâte ; oublier cet immonde usurpateur et tourner la page.

Tourner la page... Ma curiosité est piquée à vif et je ne peux qu'accorder un peu plus d'attention à cet étrange individu.

En effet ; depuis que je l'observe – plusieurs minutes, donc – je ne l'ai ni vu, ni entendu, tourner les pages de son magazine. A ce détail, que seul un vrai détective peut remarquer, s'ajoute le fait que ses yeux sont fixes. Je n'y vois pas le moindre mouvement qui prouverait sa lecture et, plus j'observe ses globes oculaires, plus ils semblent figés. On aurait pu croire à une statue de cire, si son odeur ne le trahissait pas. 

Ah, il a bougé ; il a cligné des yeux. Il est vivant, donc. C'est une bonne nouvelle, je crois. Je persiste à le harceler du regard, guettant le moindre mouvement de ses yeux, mais rien. Seules ses paupières s'abaissent parfois pour remonter aussitôt Il est ailleurs, dans un autre monde. 
Il m'intrigue, je dois l'avouer. 

Mais où donc est perdu son esprit ? Et pourquoi dans le métro ? Il ne me faut pas d'avantage d'interrogations pour trouver les réponses.

C'est un clochard.
Il est noyé dans la masse des travailleurs et étudiants.
Il mime une lecture inexistante.
Il sourit.

...
Je crois comprendre.

Il fait semblant de lire, d'aller travailler, d'être comme tout le monde – et non un rejet impropre de la société. Il fait semblant de vivre. Ainsi installé, les yeux rivés vers sa revue financière, il se tourne vers le passé. Il se revoit, élégant et prestigieux, dans son costume flambant neuf. Absorbé dans ses souvenirs, il ne peut pas tourner la page de sa revue et, pour les mêmes raisons, il est incapable de tourner la page de son histoire, la page de sa vie.

Il fuit la réalité. C'est un lâche.

Je me suis trompé sur cet être, complètement. Ce n'est pas un homme d'affaire. Ce n'est pas reconnu. Ce n'est même pas un homme. C'est un sous-être. Ce type, ce menteur, ce lâche ! Il n'est rien ! Il n'est que l'ombre d'un souvenir. Une loque qui profite de la société ! Et je suis sûr qu'il prend les transports en fraudant !

Usurpateur.
Menteur.
Lâche.
Sale.
Tricheur.
Mérite-t-il seulement de vivre ?

Je ne supporte plus son sourire en coin ; j'ai envie de le frapper, de le défigurer pour qu'il fasse la gueule, comme tout le monde. Il me nargue, j'en suis sûr ! Lui, le profiteur, il fuit jusque la réalité. Il n'en a pas le droit ! Comment ose-t-il ne serait-ce qu'être ici ? Il me dégoûte. C'est est trop. Par chance, je descends à la prochaine station.

Alors, furieux, je me lève. J'arrache le journal de ses mains. Je le déchire et le jette sur lui. Je pousse la rage jusqu'à lui cracher dessus et lui lancer une insulte pleinement méritée.

Le voilà qui me regarde. Son sourire s'est effacé et il semble choqué. Ah ! Cela lui apprendra à me narguer, et à profiter de la société. Les autres usagers ne réagissent pas. Pourquoi le feraient-ils ? C'est un déchet de société, rien de plus.
Enfin, le véhicule ralentit. J'oublie le fuyard et me dirige vers la sortie. Les autres voyageurs s'écartent, par respect sans doute.

Le train s'arrête. Je repense à mon action.
Les portes s'ouvrent. Je suis fier de moi.
Les usagers et moi descendons. Je le dis haut et fort : « Heureusement qu'il y a des gens comme nous ; intègres, honnêtes, francs et actifs. »
La foule se disperse.
Je reste seul sur le quai.

C'est d'un pas lent que je me dirige vers ma couche, installée sur du carrelage bleu, derrière des sièges en plastique. Là, je recompte les pièces laissées dans mon gobelet usé, tout au long de la journée.

L'autre, dans le métro, c'est un menteur. Un lâche. Un déchet. Un profiteur. Je ne suis pas comme lui. Non. C'est différent.

Je ne suis pas un clochard. Non. Je suis un indépendant incompris.
Je ne mendie pas. Non. J’aide les gens à se débarrasser de leur encombrante monnaie.
Je ne suis absolument pas sale. Non. Je fais preuve d'écologie et économise l'eau.

L'autre, dans le métro, c'est un menteur. Un lâche. Un déchet. Un profiteur. Je ne suis pas comme lui. Non. C'est différent...

Moi, j'ai tourné la page...

Je crois.


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